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Tombé au champ d’honneur.

Posté par Michèle Valentines, le Mercredi 3 décembre 2014

Mon histoire commence ici.

Un mercredi matin arrivent une maman et sa fille de trois ans. Après moult hésitations, la mère finit par s’approcher de la dame de la bibliothèque ; la petite fille la suit tenant un livre à la main : Où est Spot, mon petit chien ?

Elles n’ont pas l’air très à l’aise et semblent avoir envie d’être à des kilomètres de là. Donc la dame de la bibliothèque apprend qu’il y a eu un grand malheur : cette petite fille a déchiré une page. «Je lui avais dit de faire attention pourtant.»
Cette petite fille adore ce livre, elle l’aime, le dévore, tourne les pages – un peu trop vite -, soulève les petits volets – un peu trop fort -, raconte l’histoire à ceux qui veulent bien l’écouter. «Elle aime trop ce livre, je suis désolée mais je vais le rembourser.»

En résumé, voilà le problème : une page déchirée, une grosse réparation au ruban adhésif.
Un simple coup d’œil suffit : le livre est perdu.

Question : et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Voici notre réponse.

1. On rassure la maman : non, vous n’allez rien rembourser, pas d’amende non plus.

2. On prend un petit bout de papier, on écrit : «à réparer». Puis on le tend à la petite main qui va le glisser à la page déchirée. Puis nous allons porter le livre dans une boîte rouge, «la boîte des réparations», renommée par les enfants «la boîte à bobos».

3. Tout de suite après, illico, immédiatement, on accompagne enfant et maman dans la salle des petits pour lire les livres choisis par la petite fille. Ce sera un album cartonné – pour faire plaisir à la maman – puis un autre, suivi d’un autre et encore un jusqu’à finir par lire à cette petite fille Chhht de Sally Grindley. A ce moment, je sens la maman qui retient son souffle chaque fois que la petite fille soulève les petits volets cartonnés. Le souffle s’apaise lorsqu’à la fin on referme le livre. Rien de grave n’est arrivé : une fois de plus les lecteurs ont échappé à l’ogre… et le livre est indemne. Chaque page lue, relue et connue a été traitée avec une certaine douceur, chaque rabat soulevé et abaissé sans trop de précipitation (comment participer à la lecture de ce livre patiemment ?).

4. Après, on passe du temps, beaucoup de temps, à convaincre la maman qu’il faut que la petite fille puisse emprunter des livres, comme à chaque fois. On argumente, on parle et, pour finir, la maman emprunte pour sa fille un ouvrage cartonné auquel la bibliothécaire propose d’y ajouter un autre livre. «Oh non, il est trop fragile celui-là» dit la maman, «elle va encore (encore ?) le déchirer». Mais la petite fille finira par repartir avec les deux livres.

La semaine suivante, le livre revient. Toute joyeuse de nous rendre les livres, la petite fille nous les tend fièrement, «et sans bobos», dit la maman. Fin de la scène.

On ne veut pas faire ici l’apologie du «tant pis pour le livre». Notre métier consiste aussi à apprendre aux jeunes lecteurs le respect du livre, à faire appliquer des consignes simples mais ne souffrant pas la contestation : on ne marche pas sur les livres, on ne lance pas les livres, on ne les déchire pas, on les traite avec respect… Par la force des choses, nous sommes devenus experts dans l’art de la réparation de livres et notre faible budget d’acquisitions ne nous permet pas d’acheter les livres «définitivement morts» d’avoir été trop lus et trop aimés.

Mais pour nous, ce qui compte plus encore, c’est que le livre soit lu, choisi, emprunté, apporté à la maison. Ce qui importe, c’est que cette rencontre entre le livre et ses lecteurs existe. Que ce livre soit aimé, mais aussi dévoré et même peut-être détesté. Mais lu !

Et si, dans dix ans, notre petite fille devenue ado balance un peu vivement sur son lit son Ipad ou sa liseuse ou toute autre nouvelle forme technologique qui servira à lire, brutalise ses propres livres enfournés à la va-vite dans son sac, casse les dos, corne les pages et même – oh, horreur ! – y annote ses réflexions, souligne des passages à l’encre turquoise ou surligne au stabilo fluo, cela voudra juste dire que dans dix ans cette jeune fille sera toujours lectrice… Et c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Aujourd’hui, partageons nos idées, nos expériences, nos questions et suggestions. Partons à la découverte de pratiques enthousiasmantes, d’innovations surprenantes. C’est ainsi qu’il faut aborder le présent et l’avenir pour que la lecture soit une fête ouverte à tous. Geneviève Patte
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